• L’essence d’un bon voisinage

    Chers voisins, 
    Votre soutien constant au renforcement du Grand Genève, dont vous vous gargarisez à longueur d’année, force l’admiration.
    Vous ne manquez jamais une occasion de nous rappeler à quel point le bien-vivre ensemble requiert de part et d’autre des concessions bienveillantes, dont vous êtes évidemment les champions.
    Alors que cent mille permis frontaliers apportent à votre région une opulence nulle part ailleurs égalée dans l’Hexagone,
    Alors que votre taux de chômage fait pâlir d’envie la France entière,
    Voilà que vous considérez que la libre circulation devrait être soudainement abolie lorsqu’elle ne vous convient plus, notamment lorsqu’il est question de personnel soignant. 
    Non pas que vous ayez tort, je m’empresse de le préciser. Notre canton a besoin davantage d’actifs qu’il n’en dispose, et son économie bénéficie aussi de cette situation. De plus, durant trop longtemps, dans le domaine des soins, la Suisse n’a pas fait la promotion de ces professions auprès de sa jeunesse. Depuis bientôt dix ans désormais, les correctifs ont été mis en place.
    Ce n’est donc pas de la gratitude que nous attendons de votre part, mais nous espérions à tout le moins que vous ne nous asséniez pas, à l’inverse, votre ingratitude avec une promptitude qui cache mal l’hypocrisie de vos discours d’hier.
    Non seulement nos consommateurs sont de toute évidence les bienvenus dans vos commerces, mais votre aménagement du territoire, encourageant la construction de centres commerciaux gigantesques aux portes de Genève, souvent sans considération aucune pour les voies d’accès, vise mieux encore à les attirer chez vous, toujours plus nombreux, au détriment du commerce de proximité, n’hésitant pas de surcroît à promouvoir le tourisme d’achat jusque sur nos véhicules de transports publics et dans nos boîtes aux lettres.
    Alors que nous construisions le Leman Express vous inauguriez en grande pompe l’autoroute Annecy-Genève, encourageant ainsi l’usage des véhicules individuels. Et plutôt que d’améliorer votre réseau ferroviaire vétuste, vous construisiez un tronçon d’autoroute dans le Chablais. Et pendant ce temps, Lyon est toujours à deux heures de Genève...
    Alors que la Convention franco-suisse de 1966 contre la double imposition permet à Genève d’imposer souverainement le revenu des travailleurs frontaliers, nous avons accepté logiquement, en 1973, bien que rien ne nous y obligeait, de contribuer aux efforts des départements voisins pour accueillir ces travailleurs. A ce titre ce sont 330 millions qui ont été récemment versés, de surcroît avec un franc fort. Nous n’attendions aucune reconnaissance en retour, mais certainement pas les chicanes administratives en lien avec le télétravail, instauré lors de la dernière pandémie.
    Alors que durant des décennies, vos résidents sont venus faire leur plein d’essence dans nos stations, gendarmerie nationale comprise, sans que cela ne suscite ire, ni même remarque de nos autorités helvétiques, voici que soudain, l’attrait occasionné par une baisse ponctuelle du prix de l’essence en France, serait le signe d’un opportunisme coupable que vous vous employez à blâmer, avec force relais médiatiques. 
    La voix qui porte ce message, dont on s’étonnera qu’elle émane d’un sénateur haut-savoyard qui devrait pourtant savoir ce que représente notre région, est en apparence isolée. Mais ne nous y trompons pas, le silence complice de toute la classe politique régionale, tous partis confondus, hurle à qui veut bien le comprendre, que la construction du Grand Genève n’est aux yeux de certains, que le moyen élégant de faire passer au premier plan des intérêts locaux et nationaux en flattant le brave et naïf Helvète.
    Pire encore, le porteur de cette critique à l’égard des «pique-assiettes» genevois, oscille entre ignorance et malhonnêteté intellectuelle, lorsqu’il tente de faire croire à ses concitoyens, que les Suisses, en allant faire leur plein en France, profiteraient de l’aide étatique française.
    Car enfin, qui peut ignorer que 60% du prix de l’essence en France est constitué de taxes (TVA et taxe intérieure de consommation sur les produits énergétiques), soit l'équivalent, sur 1,85 Euro le litre, de 1,10 Euro environ ? Ainsi, en réduisant le prix de l’essence, même de 30 centimes d’euro dès septembre 2022, l’Etat français ne fait que réduire ses recettes et non augmenter ses dépenses. Les résidants suisses qui font leur plein en France versent en conséquence des taxes à la France, ce qu’ils ne faisaient pas jusqu’ici en s’approvisionnant en Suisse. Qui gagne, qui perd?
    Manipuler l’opinion pour tenter de surfer sur un sentiment d’envie et de jalousie à l’égard du Suisse présumé nanti, est peu respectable, à moins que le porteur de ce discours ne soit que l’innocent véhicule d’un sujet qu’il ne maîtrise pas, ce qui serait encore plus inquiétant à ce niveau politique.
    Chers Voisins, à l’aune de cette tempête dans un jerrican à essence, et sans vouloir paraphraser l’un de vos plus illustres auteurs, si, à l’épreuve des circonstances du moment, votre ramage se rapportait à votre plumage, vous seriez assurément les phénix des hôtes de notre voisinage.