01/02/2018

Yakasseries électorales


“Yaka faire ci !”, “Yaka faire ça !”.
Au cas où certains l’ignoreraient encore, les élections approchent. Les muets retrouvent la voix, et les idées, jusque-là somnolentes, s’expriment sans retenue. L’incohérence n’est plus un obstacle et les contradictions espèrent l’oubli.

Voici d’abord Philippe Morel (PLR aux dernières nouvelles) qui, à quelques mois de sa retraite (obligatoire) des HUG, et après avoir construit sa brillante carrière de chirurgien avec le soutien du secteur public, se sent soudain venir l’inspiration de vanter les considérables mérites du secteur privé, lequel ne manquera pas de l’accueillir bientôt à bras ouverts. C’est ensuite au tour de Renaud Gautier, ancien président du Grand conseil (PLR), disparu des écrans radars depuis fort longtemps, de venir jouer le rôle des lansquenets de nos Cliniques privées, dont il était encore récemment membre d’un conseil d'administration.

Alors que le PLR est, au Parlement fédéral, le fossoyeur systématique de toute velléité de contrôle du secteur de la santé, lorsqu’elle n’émane pas des assureurs, et, par voie de conséquence, de toute tentative de maîtrise des coûts, voici que les représentants genevois de ce respectable parti, se sentent investis, à quelques mois des élections, d’une mission prétendument d’intérêt général.

Ce serait insulter leur intelligence, que de penser que ces partisans inconditionnels du libéralisme puissent encore imaginer une régulation du marché de la santé par la concurrence. Le même discours martelé qu’ils nous ont servi à propos de cette même salvatrice concurrence entre assureurs pour contenir les primes, ne fait plus rêver personne. C’est donc avec conscience et volonté de travestir la vérité qu’ils tentent de nous convaincre que nos hôpitaux publics seraient trop gros, et qu’il faudrait les faire maigrir...par un salutaire transfert de patients vers le secteur privé. Celui-ci, plus efficace et moins cher, permettrait ainsi, à les suivre, de maîtriser la croissance des coûts dits “de la santé”.

Nous voici venus au coeur du sujet ! Dans le domaine de la santé, il faut apprendre l’humilité. Personne n’a la solution magique, et ce n’est que par la conjonction de mesures associant tous les acteurs, que la hausse des coûts sera maîtrisée. Je dis bien “maîtrisée”, car il serait illusoire d’imaginer à court terme une baisse de ces mêmes coûts.
La justesse d’une option ne peut ainsi être appréciée que rétrospectivement, en la comparant aux résultats obtenus par d’autres, ayant opté pour une autre stratégie.

La question est dès lors celle de savoir si, depuis 2014, j’ai eu raison de maintenir la voie de la régulation cantonale dans la planification hospitalière, plutôt que de libéraliser le marché en laissant les patients au bénéfice de la seule assurance de base se rendre sans entraves dans nos cliniques, en faisant supporter aux finances publiques le 55% des factures émises par ces mêmes cliniques.

Le canton de Zürich, pour sa part, a opté dès 2012, pour la voie de la dérégulation, préconisée par mes détracteurs du moment. Résultat: les dépenses publiques du canton pour le financement de ses hôpitaux ont doublé, passant la même année à 1’029’389’000.-- F, alors qu’elle étaient en 2011 de 561’426’000.-- F. Elles sont restées depuis lors supérieures au milliard annuel, à tel point que le Conseil d’Etat zürichois a même imaginé un nouvel impôt sur le revenu taxant exclusivement les hôpitaux privés...
Alors que les coûts annuels par assuré pour les séjours hospitaliers ont ainsi augmenté de 24,1% entre 2011 et 2016 à Zürich, ils n’ont augmenté que de 6,9% à Genève, soit une économie de 58 millions par année pour notre canton.
Qui a eu raison et qui a eu tort ?


Si l’on compare le coût annuel des séjours hospitaliers stationnaires par assuré des deux mêmes cantons par rapport à la moyenne suisse, on constate que dès 2013, Genève est passé en-dessous de cette moyenne nationale ( 773,66 F pour Genève contre 836,56 F pour la moyenne suisse), alors que dès la même année, Zürich est passé au-dessus de la moyenne suisse (861,76 F pour Zürich contre 836,56 F toujours pour la moyenne suisse). Cela n’a plus changé depuis.
Qui a eu raison et qui a eu tort ?


Ainsi, Adrien Genecand, président ad interim du PLR genevois serait bien inspiré de préparer ses dossiers plutôt que d'asséner, sur le plateau de Léman Bleu, les contre-vérités qui lui ont été préparées par ses commanditaires, en affirmant que les HUG seraient les hôpitaux les plus chers de Suisse. En réalité, les HUG et le CHUV sont cités en exemples par l’Office fédéral de la santé publique (OFSP) pour leur maîtrise des coûts à travers l’octroi d’une enveloppe globale, en lieu et place d’un financement à l’acte. Pour l’édification personnelle de Monsieur Genecand, il lui sera également indiqué que les primes des Bâlois sont plus élevées que celles des Genevois.
Et pourquoi?
Si les Genevois et les Bâlois sont les plus pénalisés de Suisse, c’est en raison du nombre excessif de médecins spécialistes, qui ont fait exploser les coûts de la médecine ambulatoire, comme l’a rappelé Pascal Struppler, directeur de l’OFSP.
https://www.tdg.ch/suisse/sante-geneve-responsabilite/story/15789351


A qui la faute?
Je vous le donne en mille: au PLR, allié à l’UDC, qui a levé, de janvier 2012 à juillet 2013, tout contrôle sur l’installation de nouveaux cabinets médicaux, ce qui a tout particulièrement pénalisé les cantons frontaliers (Genève et Bâle-Ville), où les médecins de l’UE sont venus pratiquer à charge de la LAMal. Cherchez l’erreur...

La récente “grève”, annoncée par les chirurgiens de la main, puis par les chirurgiens orthopédistes, les urologues et gynécologues, renonçant à pratiquer des interventions jugées insuffisamment rentables selon le nouveau tarif Tarmed, conforte encore, si besoin, la justesse de la politique de santé menée ces dernières années, consistant à maintenir aux HUG les compétences nécessaires pour répondre aux besoins de notre population. Car si ces chirurgiens exerçant dans le privé sont encore libres de refuser d’opérer pour des questions de rentabilité ou de convenance, tel n’est pas le cas de notre hôpital public, qui doit être en mesure de recevoir tout patient, pour toute pathologie, à n’importe quelle heure du jour et de la nuit, 365 jours par année.
Alors fort heureusement, Genève n’a pas pris le risque de démanteler son hôpital universitaire pour satisfaire l’appétit financier de certains, faute de quoi, nos patients n’auraient d’autre choix, en pareille circonstance, que d’aller se faire opérer ailleurs en Suisse.

Quant aux partenariats public-privé, non seulement ils existent, mais ils sont encouragés, à condition que cela se fasse dans l'intérêt des patients, et que cela ne soit pas un moyen de financer le secteur privé par l’argent public. Les exemples ne manquent pas et les cliniques genevoises le savent pertinemment.

Je me réjouis de ce débat et répondrai présent à quiconque voudra le mener. Je demande cependant à tout le moins que mes adversaires politiques soient de bonne foi et correctement renseignés. Est-ce trop demander?

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Commentaires

Est-ce trop demander ?
Ben si je m'en réfère au débat entre Liza Mazzone et Luc Barthassat, il semble que oui. Pour se faire élire on est prêt à tout. Car selon l'adage, peu importe ce que l'on dit pourvu qu'on en parle.
Merci pour votre travail, votre sérieux et votre constance.

Écrit par : Pierre Jenni | 01/02/2018

J'apprécie beaucoup votre conscience professionnelle à nous exposer la situation dans son ensemble.
Il est regrettable actuellement qu'on ait pris l'habitude de présenter des fragments de situation, lesquels conduisent à des suggestions faciles du genre "y a qu'à".
La grève des chirurgiens de la main est un exemple d'un geste réactionnel, très limité qui n'apporte rien de constructif à la situation de base et qui n'est que contrariante pour les patients et le roulement de la clinique concernée. A leur décharge, je dirais qu'il n'est pas facile au corps médical qui n'est pas du tout formé à la gestion ou à l'économie de systèmes qui dépassent finalement tout le monde. Même les professionnels y vont de leurs solutions partielles, ce qui fait que depuis de longues années le problème des dépenses pour les prestations des soins n'a pas du tout été pris à la racine.
Il faudrait franchement innover mais cela n'est pas le propre de personnes qui sortent passablement formatées par les enseigements universitaires.

Parlant de réforme en profondeur, il s'agirait de développer le troisième pilier des soins hospitaliers, à savoir le pilier des visiteurs proches du patient.
Ce que les Africains ont expérimenté depuis longtemps; faire participer la famille à la bonne gestion du tout. Il y aurait là non seulement une économie à prendre (ce qui malheureusement passe en premier dans notre monde occidental) mais aussi une dynamique affective et créative qui n'en serait que plus profitable pour les malades. Combien de personnes se sentent empruntées face à une personne alitée alors que toutes leurs bonnes volontés pourraient construire une ambiance meilleure, finalement au profit des trois piliers : - personnel hospitalier - patient - famille.

Écrit par : Marie-France de Meuron | 01/02/2018

Cher Monsieur Poggia,

Vous très critique envers vos collègues Zurichois et vous attribuez les mérites du bon gestionnaire. A Zurich, subventions (PIG= prestations d’intérêt général) ont cependant passé de un peu plus d'un milliard de franc en 2010 à 250 millions en 2015 (OFSP: chiffres clés des hôpitaux). Qu'en est-il pour le canton de Genève ?

Écrit par : Philippe Eggimann | 02/02/2018

Cher Monsieur, ce que vous m'apprenez est encore plus inquiétant que ce que je pensais. En effet, les PIG sont particulièrement importants pour mener une politique de santé réfléchie. Diminuer par 4 les sommes en faveur des PIG, dans le but de pouvoir doubler les sommes cantonales en faveur des séjours hospitaliers (mon billet), c'est attribuer l'argent public dévolu à la santé au secteur privé, sans plus-value quelconque en termes de santé publique.

Écrit par : Mauro Poggia | 02/02/2018

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