25/07/2012

Les employeurs préfèrent les Genevois aux frontaliers ! Ouf, on a eu chaud.

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La Tribune nous le donnait le 24 juillet en primeur : une étude ( dont on insiste sur le caractère « scientifique », afin que personne ne puisse en douter ) menée par Monsieur Yves Flükiger, directeur de l'Observatoire universitaire de l'emploi, arrive à la conclusion que « loin des clichés rabâchés par les partis populistes », les employeurs préfèrent les demandeurs d'emploi résidents aux frontaliers.

Nous voilà donc rassurés. Tout ce discours anxiogène n'était que poudre aux yeux. Tout va bien dans la République.

Et notre presse locale, avec son esprit critique légendaire, avale la couleuvre avec soulagement.

Il conviendra évidemment d'analyser dans le détail le modus operandi de l'équipe de « chercheurs » qui nous gratifie de ce rassurant constat. Examinons néanmoins d'ores et déjà ce que l'on veut bien nous en dire, sachant par expérience que les questions posées suscitent bien souvent les réponses obtenues.

Première remarque : personne n'a jamais soutenu qu'à salaire égal et à compétences égales, les employeurs du canton iraient volontiers chercher la main-d'œuvre de l'autre côté de la frontière. Au contraire, tout employeur a intérêt à embaucher des travailleurs résidant à proximité de leur lieu de travail. De surcroit, et même s'il n'est pas politiquement correct d'écrire ce que tout le monde pense, la mentalité syndicaliste affichée par certains employés venant d'une France de plus en plus lointaine ne plaît guère en Suisse où le rapport avec le travail est certainement bien différent de ce qui a cours dans l'Hexagone. Ainsi, il n'est pas nécessaire de faire appel à des experts pour enfoncer des portes ouvertes et pour dire qu'à salaire égal et à compétences égales, nos employeurs préfèrent embaucher « local ».

C'est sous réserve des cas dans lesquels les décideurs d'embauche au sein des entreprises viennent eux-mêmes de France et, qui, par affinité, préfèrent engager « l'ami du frère de la nièce du voisin ». Dans ces cas-là, les postes vacants ne se retrouvent jamais dans les petites annonces de jobup.ch, creuset dans lequel nos Sherlock Holmes universitaires sont allés chercher les résultats « scientifiques » qu'ils nous servent à la satisfaction des détenteurs du pouvoir.

Seconde remarque : l'étude menée par notre « Observatoire de l'emploi » ne pouvait bien évidemment porter que sur des professions pour lesquelles l'offre existe des deux côtés de la frontière. La question n'est donc pas de savoir si Genève peut se passer des infirmières frontalières, car la réponse est clairement négative. Reste à savoir comment Genève en est arrivée à pareille pénurie dans ce secteur, par un manque flagrant et coupable d'anticipation. Ainsi, celles et ceux qui nous assènent à chaque débat sur le sujet la sempiternelle remarque : « que ferait Genève si toutes les infirmières françaises s'en allaient », sont prié-e-s de s'abstenir, telle n'est pas la question discutée ici.

Cela dit, si Monsieur Yves Flückiger avait rencontré ces affreux « populistes » qu'il s'agit de museler, il aurait certainement compris - mais le voulait-il seulement ? - que la concurrence déloyale que subissent les demandeurs d'emploi résidents en Suisse porte sur deux plans bien définis :

Premièrement un dumping salarial, car les travailleurs européens, et français singulièrement, (bien plus que les Allemands, dont l'économie est plus forte), sont prêts à travailler pour des salaires bien inférieurs à ceux des résidents genevois, qui doivent faire face à des charges fixes (loyer et assurances notamment), bien supérieures. Si certains domaines sont couverts par des Conventions collectives, celles-ci fixent des salaires minimums que les travailleurs domiciliés hors de Suisse sont prêts à accepter sans sourciller, même avec de l'expérience, car ils restent encore un multiple de ce qu'ils recevraient chez eux. Lorsqu'il n'y a aucune Convention collective, ce qui reste la majorité des cas, n'en parlons même pas, tant la concurrence est inégale.

Deuxièmement une concurrence de compétences et d'expérience. Si à compétences égales un employeur genevois préférera un résident, la situation sera différente s'il doit choisir entre deux candidats ayant une expérience professionnelle différente. Ainsi, un travailleur expérimenté domicilié hors de Suisse sera disposé sans hésitation à travailler pour le salaire que l'on donnerait à un jeune sortant de nos écoles professionnelles ou de nos universités. Sur ce plan-là, nos jeunes ne peuvent pas soutenir la concurrence, et rencontrent d'énormes difficultés à trouver un premier emploi.

Ceci étant rappelé, Monsieur Yves Fluckiger a choisi pour son étude des prémisses clairement réductrices, que les mauvais esprits pourraient qualifier d'orientées :

1.Pourquoi avoir opté pour des candidats fictifs entre 22 et 23 ans, sachant qu'à cet âge, un employeur ne peut espérer pouvoir offrir un salaire inférieur à un travailleur frontalier et écartera ce critère de sélection ?

2.Si l'étude avait opté pour des candidats fictifs plus âgés, un employeur aurait pu opter, à compétences et expérience égales, pour un travailleur frontalier prêt à accepter un salaire inférieur. Pourquoi cette option a-t-elle été écartée ? Craignait-on que le critère salarial vienne influencer les résultats ?

3.Comment peut-on soutenir légitimement, au sein de l'Observatoire universitaire de l'emploi, que les petites annonces seraient révélatrices du marché de l'emploi genevois, sachant que dans ce domaine, comme d'ailleurs pour celui du logement, la grande majorité des attributions intervient par le relationnel et le « bouche à oreille » ?

4.Comment peut-on scientifiquement retenir une préférence pour la main-d'œuvre locale du seul fait que les candidats domiciliés sur le canton recevraient plus souvent une proposition d'entretien ? Pourquoi n'a-t-on pas fait une étude globale de l'attribution des nouveaux postes de travail au sein des entreprises par l'intermédiaire des caisses de compensation auxquelles les employés doivent être affiliés ?

5.Ne doit-on pas considérer que les employeurs passant par des petites annonces font preuve d'une plus grande ouverture quant aux candidatures recherchées, ou, pire pour l'enquête, ne passent par ces petites annonces qu'après avoir en vain recherché le candidat souhaité par un autre canal ?

6.A-t-on recherché la nature de l'entreprise à l'origine de l'annonce ? Petite, moyenne ou grande ? Ne pense-t-on pas que les petites ou moyennes entreprises, plus implantées dans le tissu social du canton peuvent préférer les candidatures locales, alors que les grandes entreprises, plus axées sur le profit, agissent sur la base d'autres critères ? En quoi les 130 annonces retenues sur une année seraient-elles révélatrices du marché de l'emploi genevois si cette question n'est pas examinée ?

7.Peut-on sérieusement affirmer qu'en demandant à 195 responsables de ressources humaines de classer des CV par ordre de préférence sans leur dire que le domicile du candidat sera le critère examiné, soit suffisant pour considérer que ces personnes n'ont pas été volontairement attentives à ne pas placer systématiquement en tête des candidats frontaliers, sachant que la demande émanait de l'Observatoire genevois de l'emploi ?

En conclusion, il y a de quoi nourrir des doutes sérieux sur le caractère scientifique de cette étude. Chacun sait qu'il est plus habile, que l'on soit juge ou dirigeant, de faire passer par des experts certains messages que personne ne croirait si on les proférait soi-même.

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