24/04/2010

Le Journaliste et l'Histoire

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Muntadher Al Zaidi, invité à la Conférence mondiale sur le journalisme d’investigation à Genève, pose, par son geste du 14 décembre 2008, la question du rôle du journaliste face à l’Histoire. En effet, le journaliste doit-il, par conscience professionnelle, mais aussi pour préserver la survie  de sa fonction au sein de toute société – et l’on sait à quel point cette survie est menacée à mesure que l’on s’éloigne d’une société démocratique respectueuse de la liberté d’expression – se cantonner au rôle d’observateur, certes critique, de l’Histoire qui se déroule sous ses yeux, ou doit-il prendre le risque d’entrer, volens nolens, dans cette Histoire ?

Cette question, nous pouvons nous la poser sereinement, dans le confort environnant d’une société, certes non parfaite, mais qui, du fait même qu’elle nous permet de nous la poser, atteste de son ouverture. Nous n’aurions certainement pas le loisir d’y réfléchir si nous étions, plume en main, sur une table improvisée, sous le vacarme de bombes et de cris innocents.

Cela dit, la question se doit d’être posée. Le journaliste, lorsqu’il n’est pas envoyé spécial sur les lieux de l’actualité, fait partie du tissu social dont il peut être amené à décrire les souffrances. Doit-il alors, faire l’effort de rester en dehors du tableau qu’il décrit, ou, faisant partie de ce tableau, qu’il le veuille ou non, peut-il, ou doit-il devenir acteur ?

La question est posée, mais la réponse est délicate, car elle dépendra certainement de la sensibilité de chacun, tout comme des circonstances du moment. Il est évidemment plus aisé de décrire que d’intervenir, mais là encore, tout est question de nuance. Qui osera en effet prétendre que la description est neutre est sans influence sur l’opinion ? Le journaliste (avec les contingences hiérarchiques et politiques qui s’imposent à lui) choisit ce qu’il décrit, et comment il le décrit. Ce faisant il commet déjà un acte politique susceptible d’effets sur l’opinion, mais aussi sur sa carrière, voire sa vie.

Il est cependant parfois des moments où l’Homme prend le dessus sur le journaliste, tant ce qu’il voit ou entend est insupportable. Ce n’est alors plus un acte journalistique qu’il commet, mais un acte de révolte. Le journalisme critique sans révolte n’existe pas, mais l’homme révolté qui entre dans l’action n’est plus un journaliste.

Inutile de tenter de construire une frontière entre les deux, car le journaliste d’investigation est « borderline », s’efforçant sans cesse de réfréner son action - certains diront de l’habiller – par la rigueur du travail journalistique.

Le 14 décembre 2008 le journaliste Muntadher Al Zaidi est devenu l’Homme révolté tel que l’a décrit Camus, confronté à l’absurdité d’un discours fallacieux et arrogant. Nul doute que ses chaussures seraient restées à ses pieds s’il avait pu, dès le lendemain, dénoncer sur les ondes de la télévision irakienne, les atrocités commises au préjudice des populations civiles, en les confrontant à l’auto-satisfaction des forces d’occupation.

La démocratie, la justice et la liberté de parole sont les seuls antidotes au désespoir politique.

Aussi longtemps qu’une société laissera le journalisme d’investigation s’exprimer, avec la rigueur qu’il s’impose lui-même, les journalistes n’auront pas à devenir des « Al Zaidi kamikazes » pour exprimer leur colère et leur impuissance face à l’arbitraire et à l’injustice.

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