23/08/2009

LIBYE-suisse: La politique du lombric

L’accord conclu entre la petite Confédération Suisse et la Grande Jamahiriya arabe Libyenne Socialiste et Populaire, au-delà de l’indignation épidermique qu’il peut susciter, met en évidence un mal bien plus profond de notre pays.

Mon propos n’est pas de faire appel à un sentiment patriotico-nationaliste, par définition simpliste et simplificateur, mais d’analyser comment la Suisse a pu, en quelques jours, donner d’elle-même une image aussi piteuse que déplorable.

 

L’honnêteté veut avant toute chose que l’origine du conflit soit rappelée :

 

Tout débute le 12 juillet 2008 lorsque 2 employés du couple Hannibal et Aline Kadhafi, qui résident alors à l’Hôtel Président à Genève, avec leur fils de 3 ans et deux gardent du corps, déposent plainte pour séquestration et lésions corporelles. Le même jour, les employés en question sont pris en charge par la police, de sorte qu’ils sont « hors de danger », à supposer que leurs accusations aient été fondées.

 

Plutôt que d’adresser aux époux Kadhafi, dont la présence à Genève est motivée par la prochaine naissance de leur second enfant dans une clinique privée, un mandat de comparution - quitte à prendre ensuite d’autres dispositions au cas où ces personnes refuseraient de s’expliquer - ce sont des mandats d’amener qui sont délivrés par le Commissaire de police, en accord avec le représentant du Procureur Général.

 

Bien que ne bénéficiant pas du statut diplomatique, le couple Kadhafi dispose d’un passeport diplomatique, d’où les mises en garde du Département fédéral des affaires étrangères à l’attention du Département genevois des Institutions, de prendre toutes les précautions d’usage compte tenu des répercussions politiques que cette interpellation ne manquera pas de susciter au niveau des relations bilatérales entre les deux pays. LES VOILA TOUS AVERTIS !

 

Pourtant, ce ne sont pas moins de 20 policiers qui interviennent le 15 juillet 2008 dans l’Hôtel où réside le couple et son enfant. Après une vague tentative de discussion l’assaut est ordonné. Hannibal Kadhafi est emmené menotté à la police, et son épouse à la Maternité. Il faudra attendre le 17 juillet, soit deux jours de détention,  pour que leur mise en liberté soit ordonnée, moyennant des cautions totalisant 500'000.—francs. Durant cette détention, personne ne s’est de surcroît préoccupé de l’enfant de 3 ans…

 

Personne, au niveau cantonal ou fédéral, ne prend alors les devants, afin d’anticiper la réaction évidente et prévisiblement disproportionnée du Chef d’Etat Libyen, pas plus qu’après le passage à Genève de Aicha Kadhafi, sœur de Hannibal, qui annonce une riposte « œil pour œil, dent pour dent ». Mieux encore, devant les caméras de télévision, Micheline Calmy-Rey, venue soutenir son collègue Laurent Moutinot, sourit et plaisante durant la conférence de presse. L’intention de nuire devant être écartée, ce comportement ne peut être mis que sur le compte d’un manque flagrant de sérieux et de professionnalisme.

 

Pendant ce temps, deux ressortissants suisses sont arrêtés, puis assignés à résidence en Lybie (les autres ont eu le temps de fuir), sans parler des entreprises suisses dont les contrats sont gelés et les employés étrangers également retenus sur sol libyen. Le dommage se chiffre en centaines de millions.

 

Depuis lors, et durant une année, notre diplomatie est incapable de sortir de l’impasse. Mieux encore, les maladresses se multiplient, au point que les exigences du Colonel Kadhafi, dont la mesure n’a jamais été la principale qualité, deviennent franchement surréalistes.

 

Ce même Colonel prend la parole durant le G8 de L’Aquila pour demander que la Suisse soit disloquée et rattachée aux pays limitrophes selon la région linguistique, sans que personne ne réagisse…Il est vrai qu’il faut relativiser le message en fonction de celui dont il émane, mais tout de même… La Suisse est bien seule et isolée !

 

Et voici que débarque notre Président Hans-Rudolf Merz. Sans concertation aucune avec ses collègues du Conseil fédéral, et encore moins avec les autorités du canton de Genève, il décide, seul, d’organiser le « coup d’éclat » qui sera, dumoins le pense-t-il, la gloire de sa carrière.

 

Il signe, au nom de la Confédération, un accord honteux, qui n’a même pas le mérite d’avoir été passé pour le bien supérieur de la nation, et par lequel :

 

  1. il présente au peuple libyen au nom de la Suisse, ses excuses pour l’arrestation « injustifiée et inutile» du « Diplomate libyen » et de sa famille.
  2. il accepte la mise en œuvre d’un Tribunal arbitral avec siège à Londres, qui devra dire si les conventions internationales, le droit national, les usages internationaux et « les principes généraux de la loi et la courtoisie reconnus par les nations civilisées » ont été respectés.
  3. il s’engage à ce que les autorités suisses compétentes prennent les mesures nécessaires contre les responsables de l’incident, que le Tribunal arbitral désignerait.
  4. il s’engage à renvoyer en jugement les responsables d’infractions pénales qui seraient désignées par le Tribunal arbitral.
  5. il engage la Suisse à verser aux victimes de l’incident (la famille Kadhafi), ou au bénéficiaire de leur choix les indemnités fixées par le Tribunal en cas de reconnaissance d’une responsabilité civile ou pénale.
  6. Il prend l’engagement pour la Suisse à ne pas répéter un tel incident à l’avenir, à l’égard de tout citoyen libyen.

 

Moyennant quoi les parties restaurent leurs relations normales dans les 60 jours.

 

Aucune phrase, ni aucun mot pour les 2 otages suisses totalement innocents et retenus contre leur volonté durant plus de 13 mois. Bien évidemment personne n’aura à juger du bienfondé de cette mesure de représailles, ni d’une quelconque indemnité en leur faveur. Aucun dédommagement non plus pour toutes ces sociétés suisses que l’on a traitées plus bas que terre du jour au lendemain.

 

Quant à ce Tribunal arbitral, son activité ne sera qu’une pure mascarade –néanmoins lucrative pour ceux qui le composeront-, car, d’une part, Hans-Rudolf Merz a lui-même qualifié l’arrestation de « injustifiée et inutile », et, d’autre part, on recherchera en vain des juges arbitraux suffisamment courageux pour ne pas vouloir satisfaire la Libye, face à une Suisse qui s’est elle-même condamnée.

 

Quelle leçon tirer de cette débâcle?

 

Une gestion calamiteuse de cet incident, qui n’aurait même pas dû avoir lieu si au niveau cantonal et fédéral, les Chefs des Départements concernés, Laurent Moutinot et Micheline Calmy-Rey, avaient su être présents au moment opportun pour donner les ordres qui s’imposaient.

 

La conclusion d’un accord exclusivement dicté par la Libye, à l’issue d’un rapport de force, et dans lequel les intérêts de la Suisse, de ses ressortissants et de ses entreprises ne sont absolument pas préservés.

 

Une violation manifeste de l’autonomie cantonale en laissant un Tribunal arbitral étranger désigner des coupables sur sol genevois.

 

Des pouvoirs de représentation de la Confédération clairement outrepassés par un Président agissant sur le plan international au mépris de la collégialité.

 

Des engagements outranciers à l’égard de tout ressortissant libyen, auquel un traitement de faveur devra être désormais assuré, de peur de créer un nouvel « incident ».

 

Mais au-delà de tout cela, deux messages dramatiques à la Communauté internationale :

 

  1. Lors d’une arrestation injustifiée, Les Tribunaux suisses ne sont là que pour fixer les indemnités dues aux faibles. Les forts peuvent utiliser la menace, le chantage et la prise d’otages. Me Charles Poncet pourra retirer sa demande devant les Tribunaux genevois, désormais inutile.

 

  1. La Suisse est gouvernée par des invertébrés incapables, qui agissent au gré du vent et de l’humeur, sans ligne politique claire. Ils ne méritent donc aucun respect.

 

Malheureusement chaque pays a les gouvernants qu’il mérite, et la course au Conseil fédéral à laquelle on assiste aujourd’hui pour remplacer Pascal Couchepin, en est la triste représentation.

 

Pour être élu, il faut faire le consensus autour de soi. Ceux qui dérangent ou qui font peur par leurs idées nouvelles sont écartés. Comme disait très justement Georges-André Chevallaz, la Suisse est un pays de viticulteurs, lorsqu’un cep dépasse, on le taille.

 

Ainsi, celles et ceux qui parviennent aux plus hautes charges de l’Etat ont dû prouver que leurs idées étaient suffisamment aseptisées pour réunir une majorité d’élus. Ce n’est malheureusement pas la définition des grands esprits. La médiocratie est installée.

 

La Suisse en a pourtant grand besoin d’innovation et de courage en ces temps difficiles.

 

Ce qu’a fait Hans-Rudolf Merz démontre la réalité du Principe de Peter. Malheureusement, faute de s’en rendre compte, il ne démissionnera pas, et faute de pouvoirs, voire de volonté pour le faire, le Parlement ne le renverra pas à ses Conseils d’administration.

 

Après UBS et la Libye, à quand la prochaine auto-flagellation ?

 

 

 

 

14:18 Publié dans Politique | Lien permanent | Commentaires (4) | | |  Facebook

Commentaires

Il est vrai que l'on entend plus du tout parler du fils Bertossa qui a essayé de se faire un prénom...

Écrit par : Tom | 23/08/2009

Très bonne analyse.

Rien à ajouter si ce n'est qu'il existe à GVA et alentours des personnalités int. qui auraient pu être utilisées pour désamorcer la crise (a noter que je ne parle pas de M. Ziegler).

Écrit par : Marc Berclaz | 24/08/2009

Cher Maître, avec tout le respect que je vous dois, vous demandez comment la Suisse a pu, en quelques jours, donner d’elle-même une image aussi piteuse que déplorable? Mais ce n'est pas d'aujourd'hui que ce pays se dévalorise à l'étranger, il y a près de trois décennies que d'importants observateurs étrangers sont scandalisés par l'esclavage, sous joug du copinage genevois et des lourdeurs bernoises, que subit un artiste majeur et fonctionnaire d'exception qu'il vous faut absolument découvrir en détail sur http://barondecuir.blog.tdg.ch

Cet auteur que vous connaissez déjà personnellement, n'ayant pas fini de vous étonner, vous demande très formellement de bien vouloir prendre sa défense dans un procès qui s'annonce très médiatisé. Auquel cas il vous dévoilera sa véritable identité, les preuves qu'il détient de malversations l'ayant ruiné et ayant détruit sa santé, et se rendra à votre Etude pour ce faire.

Bien cordialement

Ali GNIOMINY

Écrit par : Ali GNIOMINY | 24/08/2009

@ Michel Sommer
A vouloir moquer le billet de Me Poggia, vous semblez vous être mépris.
Point de leçon d'après ce que j'ai pu lire. Mais un exposé méthodique et chronologique des faits qui ont conduit notre pays au désordre et au déplorable spectacle que nous donnons sur la scène internationale.

Effectivement, dans cette histoire, il y a bien des choses à analyser, mis de côté nos systèmes politique et électoral qui méritent d'être améliorés ou refondés, c'est comment rendre compétent un collège de conseillers fédéraux aux idéaux disparates mais surtout baroques (cela se vérifie dans leurs initiatives personnelles). Ils sont loin d'être initiés aux relations diplomatiques, loin de l'esprit d'anticipation.
Nos élus ne semblent pas avoir travaillé l'étoffe politique, ni que celle-ci ne se soit frottée à d'autres. Ils étaient habitués aux compliments, aux certitudes qu'ils faisaient mieux que toutes les autres nations. Ils répugnaient les critiques.
Un peu à leur décharge, notons que ces élus à la tête de la nation sont des hommes et des femmes de leur appareil, parrainés, encadrés, soutenus, nourris et abreuvés au frais de petits militants. Leur voie étant tout tracée depuis le berceau, ils ne pouvaient voir le danger surgir. Inconcevable pour eux !
partis politiques féodaux pour les petites mains et le peuple.

Hormis le savoir faire la leçon et la charité, ils ne s'astreignaient pas à se remettre en question. Les deux certitudes: UBS, le secret bancaire, autrefois couplé avec la légendaire neutralité Helvétique et l'affaire Kadhafi sont en train de réveiller leur conscience. Ils s'étaient benoitement contentés de se gargariser de mots qui faisaient croire que notre Helvétie avait acquis une importance, une aura, mondiale. A coups de publicité intimidante, ils ont hissé la petite nation au rôle de médiateur-intercepteur international pour la paix (Maison de la Paix) et pour le commerce mondial (OMC). Au passage, oublions les afflictions UBS-affaires-américaines.
Les nombreuses institutions assises sur notre sol les ont elles grisés à tel point qu'ils en ont perdu raison ?

Ils devraient, de temps en temps, vérifier leurs convictions pour en connaître leur degré de véracité.

Me Poggia a bien fait de le relever, je trouve, personnellement, ce type de coups d'éclat individuels, dangereux. Si le peuple s'en rend compte, il devra exiger, pendant qu'il en est temps, la démission immédiate du Conseil Fédéral in corpore, proposer la nomination d'un autre conseil en ad-intérim ou provoquer l'élection d'un nouveau Conseil capable d'initier d'autres actions, sur une nouvelle base afin de désamorcer ce malheureux feuilleton.

Une autre question habite certainement bien des têtes qui concourent actuellement pour un fauteuil fédéral: laisser pourrir l'affaire ?
Sinon, intervenir ? Mais comment ?

Merci pour le billet de Me Poggia qui m'a aidé à repenser les choses et ce dans un autre ordre.

Écrit par : Nepotin | 15/09/2009

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